Et le voilà, tout chaud, le premier conte en vers (dirais-je
"la première Fable" ? - ce serait beaucoup d'orgueil, après La Fontaine !) que j'aie écrit depuis des années. Je passe les détails du pourquoi du comment. Mes proches sont au parfum : c'est bien
comme ça.
Évidemment, ce fut un gros boulot. Déjà repêcher mes dictionnaires de sous la pile, c'était pas rien. Mais j'ai bien rigolé en l'écrivant : c'est tout ce qui compte. Mon
plaisir, c'est surtout quand l'histoire prend les commandes et que je me retrouve dans un machin que je n'ai même pas vu venir. C'est là, en me relisant, que je mets à
glousser comme une poule; parce que je trouve ce qui est raconté absolument hilarant. Et je ne me souviens même plus que, justement, c'est moi l'auteur... C'est vraiment
très étrange, comme phénomène. Mais c'est un étrange tout à fait génial, une sensation magnifique, comme un cadeau du GADLU (sans doute parce que C'EST un cadeau du GADLU :D)
Garder les cadeaux pour moi, en égoïste, je sais que ça porte malheur. Donc je le partage : il y en aura pour tout le monde !
Les Folles aventures et le Destin glorieux de Souris Rose et Raton Noir
Il fut autrefois, dit-on par chez nous,
Sous le règne adroit de Malin Premier,
Au lieu dit du ‘Hameau bas des Zouzous’,
Une souris vivant dans un plumier.
Présentons la donzelle : un bel esprit,
De l’éloquence, un beau cœur, du courage,
Habile à l’oral autant qu’à l’écrit,
Ne craignant ni le Démon ni l’orage.
La souris
la plus aimable, en vérité,
N’eût été la couleur de son pelage,
D’un rose éclatant de féminité,
Qui plongeait le camp des gris dans la rage.
Or, la
Souris Rose avait le sourire.
« Que m’importe donc le clan des Aigris ?
Je fus faite ainsi, ma foi, laissons dire :
Je préfère autant mon Rose à leur Gris ».
Souris
Rose était fort belle, au demeurant,
Les candidats ne manquaient point le jour
Ni le soir venu ; c’était hilarant -
Notre coquette en eut tôt fait le tour.
L’ennui
lui vint, c’était inévitable ;
L’envie d’être utile autrement, sans doute,
Dans le social, le commerce équitable -
Un boulot fait de douceur et d’écoute.
Les
pauvres gens, le mal et l’injustice,
Elle en avait fort peu connu, d’ailleurs ;
Sa vie en Rose eut soudain l’air factice,
Elle eut besoin de croire aux Jours Meilleurs.
Aussitôt,
voilà qu’on frappe à sa porte,
C’est Moineau le Facteur, de gris vêtu :
« Un pli, Mam’selle ! » dit-il d’un verbe accorte,
En la reluquant d’un air têtu.
Elle
ouvre et lit : le Ministre la mande !
« Un tel Honneur ! Non mais, je rêve ou quoi ?! »
S’écrie-t-elle en brandissant la demande
Sous le bec du moineau, qui reste coi.
En
sautillant elle enfile un mantel,
Et s’encourt à l’Hôtel de la Finance.
« Je repeindrai leur fric sale en pastel »
Rugit-elle, incrédule. « Ah ! C’est ma Chance ! »
Sur
place, on lui désigne un guichet noir
« C’est là que tu fais semblant de bosser ;
Fais-en peu le matin, du moins le soir,
Car chez nous, faut surtout rien endosser ! »
Et du
coup, voilà Souris Rose en cage.
« Merde alors ! » se dit la belle utopiste,
« Ainsi, les sous, c’est un énorme trucage ?! »
« Je changerai ce boulot de lampiste ».
Mais elle
a beau s’escrimer tout le jour,
C’est un roc, un cap, un pic de dix tonnes ;
Pas un rat gris ne lui dirait bonjour –
Elle en ferait des langueurs monotones…
Pour
finir la tendre enfant se décide :
Dans un bel élan réactionnaire,
D’un trait rose, intense et tyrannicide,
Elle enlumine à tout-va l’ordinaire.
C’est un
tollé, un scandale, un fracas !
« Ce rose est un blasphème épouvantable,
C’est le fait d’un fou dément, d’un Judas !
Le courroux Divin châtiera le coupable !... »
Il n’est
point temps de réclamer son reste,
Avant de se faire occire en fanfare ;
L’Aigri Religieux, c’est très leste,
Dès que la Liberté d’esprit l’effare.
Notre
Souris part en courant : c’est sage.
« No soucy ! » se dit-t-elle en cavalant
« Je partirai dans un pays sauvage :
Là-bas, c’est du Laïc - plus stimulant ».
En
théorie, le plan semble assez beau.
Mais en pratique, il faut voir le terrain :
Vague il est vrai, chagrin, tel un tombeau,
Un vil égout du temps contemporain.
« Oula !
» se dit la Souris « C’est pas rose… »
De fait, c’est même un endroit plus que noir :
Le peuple est ravagé par la sclérose ;
L’empereur, obsédé par son manoir.
Souris
n’a que son courage et ses bras,
Après avoir érigé l’hôpital,
Elle dit au peuple : « Allons ! Tu t’aideras !
Voilà ton nouvel outil médical ».
Mais nul
ne bouge : un tas, tout affalé.
« Hé ! Ho ! Y a-t-il quelqu’un, par ici ? »
Crie-t-elle aux enragés de télé.
Sans succès ni le plus petit ‘merci’.
Souris
Rose a la haine : « Agir est vain »
Conclut-elle. « Autant partir en Ashram… »
(Du rose ? En Ashram ? ‘Humpf’, dit l’écrivain)
Suivons donc Souris Rose au Sud Siam.
Dans un
temple en forêt, reclus du Monde,
Des bouddhistes zen accueillent Souris.
Nul qui ne parle ou ne mange à la ronde :
« Aïe ! Si j’avais pas trop bien tout compris ? »
S’interroge en jeûnant notre Souris.
Or, si le moine est zen, point trop n’en faut.
Elle enflamma bientôt nos canaris
Et prit leur calme immobile en défaut.
« C’est
trop dur, Mam’selle ! Il faut nous comprendre… »,
Font-ils en la raccompagnant dehors.
« Ne stressez pas, les gars ! Ça peut s’apprendre… »
Dit-elle, avant de partir pour Angkor.
Il nous
faudrait préciser, en passant,
Que l’époque était alors bien troublée ;
Les bois, le lieu d’un pillage incessant ;
Où s’abritait la ‘cabale endiablée’,
Dont le
chef, le hors-la-loi ‘Raton Noir’ –
Et, de ce fait, invisible la nuit –
Avait sur sa milice un tel pouvoir
Que nul n’osait lui chercher des ennuis.
L’on
grelottait, à l’entendre nommer.
Connaissait-il seulement la pitié ?
Ne disait-on pas qu’il puisse assommer
Un innocent, par simple inimitié ?
C’était
un monstre, un ogre, un vrai satyre,
Dont on menaçait les récalcitrants ;
Les délurés, que l’on voue au martyre,
Dans des racontars abracadabrants.
La Souris
Rose est donc seule, à la brune ;
Son museau levé dans les étoiles,
À contempler le rond clair de la lune,
Quand l’azur semble un océan de voiles.
Soudain,
elle avise à droite un profil,
Prostré, sous un arbre à l’écorce grise.
« Ah ! Ça ! Mais de qui diable s’agit-il ?! »
Fait la Souris, que la scène électrise.
« Hep !
‘Soir M’sieur ! Vous z’avez point l’air fort bien… »
Dit-elle en s’asseyant juste à côté.
Et l’inconnu lui répond : « C’est combien ? ».
La souris se tait, le palabre ôté.
Qu’on lui
demande un tarif ?! C’est dément…
« Z’êtes cinglé ?! Je suis pas professionnelle ! »
Répond Souris Rose assez vertement.
« Oups ! Pardon ! », fait la triste sentinelle.
« C’est
tout ce rose ici, ‘fin, vous savez… »
Poursuit-il en soupirant d’amertume.
« Ben non, je sais pas. Quoi ? Vous en bavez ?
Allongez-vous donc là, sur le bitume,
Détendez-vous, racontez-moi le tout »
Conseille en douceur notre Souris Rose.
« C’est moi Raton Noir ! », dit-il tout à coup.
« Vouiii, donc ? C’est ça qui vous rend si morose ? ».
Et là,
c’est lui qui perd tous ses moyens.
« Ouai ! Pas qu’un peu… Je suis un marginal.
‘fin, la terreur, chez les concitoyens.
Savez, c’est point marrant, le tribunal… »
«
Commencez donc par cesser de vous plaindre »
Rétorque-t-elle en riant, « c’est point grave ! »
« Si ça l’est ! Le peuple a besoin de craindre ;
Et mon cash-flow est à l’état d’épave ! »
« C’est
rien : le fric, on en trouve à la pelle.
Faut juste avoir un peu de bonne idée ».
Il l’interrompt : « C’est vrai ! Ça m’interpelle…
Vous connaissez le Bar de l’Orchidée ? »
La
Souris, qui n’est point sotte ou naïve,
Renifle alors le plan du Raton Noir.
« C’est quoi, ton activité lucrative ? »
Fait-elle en rigolant. « C’est sans peignoir ? »
Il lui
prend la main : « Tu dois pas le faire ;
C’est pas ton genre et tu perdrais ton âme.
Le truc exige un sacré savoir-faire ;
À la fin, tu sais, c’est toujours le blâme ».
Notre
souris pince un rien le museau :
« Justement » dit-elle « Il faut du facile !
Avec un joli costume en roseau,
De la danse et du sourire indocile…
Et, quand
tu l’as bien ferré, c’est rideau ! »
« Mais c’est génial ! D’où tiens-tu ça, chérie ?! »
Souris sourit : « D’un pote, à Bordeaux.
Je te promets, c’est toujours l’hystérie ».
Le deal
dealé, nos comparses ouvrent un bar.
C’est aussitôt le succès, la fortune :
Au zinc, Raton nous fait le Malabar
Et Souris se déhanche à la tribune.
Les
michés sont aux anges, on l’imagine –
Un tel numéro vaut son pesant d’or.
Hélas ! Il n’est point de noble origine;
Ça fait bientôt jaser, chez le Cador.
Un soir
de foule il arrive un contrôle,
Le bus des poulets rafle les clients.
Et c’est enfin le procès, puis la tôle :
Il ne faut jamais vivre d’expédients.
Mais leur
épopée n’était point finie.
Il fut un producteur, à Bollywood,
Qui fut averti de leur vilenie,
Par le Dalaï, tournant à Hollywood.
Il les
sortit de la geôle avant terme,
Et leur fit un contrat pharamineux,
Afin d’avoir en exclu, sur Palerme,
Leur concept aux profits libidineux.
Dès lors
ce fut la gloire et l’opulence.
Raton Noir s’arrêta de travailler,
Souris Rose, elle, atteignit l’excellence :
César vint en rampant la médailler.
Moralité :
La
retraite est si douce - et la revanche…
L’est tout autant. Mais, pour les insoumis -
Ceux des exploits, ceux de la carte blanche -
Le seul châtiment, c’est le compromis.
MD,
22-01-2009.